Adaptation

Changements Climatiques : Péril sur la Sécurité Alimentaire

Changements Climatiques : Péril sur la Sécurité Alimentaire

Par Nazim Sebaa; Consultant à Groupe Conseil Carbone 

L’impact des changements climatiques sur la sécurité alimentaire aura, entre autres, une incidence profonde sur la paix, la stabilité et la sécurité mondiales.

L’année 2017 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée en l’absence du phénomène El Niño et ce depuis le début des relevés météorologiques en 1880. L’année 2017 s’inscrit dans une tendance au réchauffement à long terme de la planète et pour la première fois dans l’histoire, les scientifiques ont enregistré une concentration de dioxyde de carbone (CO2) supérieure à 400 partie par million (ppm).  Le niveau de concentration de CO2 dans l’atmosphère retenu pour limiter le réchauffement climatique à 2 degrés d’ici la fin du siècle est de 350ppm. 

Pour limiter les effets des changements climatiques, les pays signataires de la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatiques (CCNUCC) se sont donnés pour objectif, dans l’Accord de Paris de 2015, de contenir l’élévation de la température moyenne de la planète, nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux pré-industriels, afin de réduire les risques et les effets des changements climatiques. Pour ce faire, il est urgent d’agir sur les causes des changements climatiques en maîtrisant et en réduisant les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’origine anthropique (atténuation). Cependant et compte tenu de l’inertie climatique, l’augmentation des températures, d’ici la fin du siècle, est inévitable. De ce fait, l’adaptation aux changements climatiques apparait comme une nécessité absolue pour la sauvegarde des écosystèmes naturels et des systèmes socio-économiques.  

Les changements climatiques auront des conséquences multiples et difficiles à cerner. Les changements climatiques se manifesteront, à l’échelle régionale et mondiale, sous la forme de phénomènes extrêmes : tempêtes, inondations, sécheresses prolongées, montée du niveau des océans, désertification, déforestation, acidification des sols et des océans, maladies zoonotiques et transmission vectorielle, destructions d’écosystèmes naturel. Toutes ses perturbations impacteront l’ensemble de la planète, avec plus au moins d’intensité selon les régions, et modifieront durablement l’habitat humain. La modification du climat va bouleverser de nombreux écosystèmes avec l’extinction de 20 à 30% des espèces animales et végétales aux conséquences importantes pour les habitats humains. Une augmentation des crises liées au manque de  ressources alimentaires est à prévoir dans de nombreuses parties du globe, les productions agricoles pourraient chuter drastiquement provoquant de graves crises alimentaires, sources de conflits. L’augmentation du niveau des océans et des mers (26 à 98cm d’ici 2100) devrait provoquer la disparition de certaines zones côtières (notamment les deltas en Afrique et en Asie) et de certains Etats insulaires entiers (Maldives, Tuvalu), entrainant d’importantes migrations.  

Changements climatiques et agriculture  

Une des conséquences les plus perceptibles des changements climatiques, qui aura une incidence profonde sur la paix, la stabilité et la sécurité mondiales, est l’impact sur la sécurité alimentaire.  

L’agriculture a été longtemps en dehors des négociations internationales sur le climat car considérée, à tort, comme relevant du développement et de la lutte contre la faim. La relation entre changements climatiques et agriculture est une relation à double sens du fait que ce secteur contribue grandement aux modifications climatiques et en subi les effets dévastateurs. L’agriculture a fait son entrée, dans les négociations climatiques internationales, lors du sommet de Paris de 2015 où la communauté internationale a reconnu la nécessité et l’urgence de l’adaptation des systèmes agricoles aux changements climatiques, et donc l’impératif d’« assurer la résilience des populations les plus vulnérables, les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire dans les pays en développement »  

Assurer la sécurité alimentaire pour 9 milliards d’humains 

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) il faudra accroitre de 70% la production alimentaire d’ici 2050 pour assurer une alimentation aux 9 milliards d’humains que comptera la planète. Or, les changements climatiques mettent en danger la production agricole mondiale et cet objectif semble difficilement atteignable. Les populations les plus vulnérables d’Afrique et d’Asie seront les plus sévèrement touchées. L’agriculture est le moyen de subsistance de 80% de ces populations et participe à plus de 50% des PIB des pays africains non producteurs de pétrole et de minerais.  

Aujourd’hui plus de 800 millions de personnes souffrent de malnutrition et ce sont 600 millions de personnes supplémentaires qui pourraient pâtir de l’insécurité alimentaire sous l’effet du changement climatique d’ici 2080.  

L’enjeu de la sécurité alimentaire  

La sécurité alimentaire a toujours été un enjeu majeur pour les peuples et les Etats. Le sommet mondial de l’alimentation, qui s’est tenu à Rome en 1996, en donne la définition suivante« La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont la possibilité physique, sociale et économique de se procurer une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leur besoins et préférences alimentaires pour mener une vie saine et active ». 

Au 20ème siècle les progrès en matière de productivité agricole ont permis de satisfaire les besoins alimentaires et réduire la part de malnutrition dans le monde. Si la productivité agricole a accru  la disponibilité des denrées alimentaires elle a, cependant, causé d’innombrables dommages à l’environnement et aux écosystèmes par la contamination des sols, l’érosion de la biodiversité, la disparition des polinisateurs naturels, l’eutrophisation des milieux aquatiques, la déforestation et l’épuisement des ressources hydriques (de surfaces et nappes phréatiques) sans compter les effets négatifs sur la santé humaine et animale.  

Les changements climatiques aggravent cette situation et mettent sérieusement en péril la sécurité alimentaire qui est un enjeu majeur et un défi croissant dans les pays en développement. Elle joue un rôle primordial dans la lutte contre la pauvreté. Son absence affecte durablement la santé et l’éduction des populations ainsi que leur capacité à travailler et à créer de la richesse. Au-delà de l’impact en termes de développement, la sécurité alimentaire, mise en péril par les changements climatiques, est un enjeu de paix et de stabilité. La baisse des rendements agricoles et l’accès aux ressources naturelles vont être les premières causes de flux migratoires massifs inter-Etats. Cette situation peut être illustrée par le cas de l’assèchement du lac Tchad, dont 9,2 millions de personnes tirent les ressources nécessaires à leur subsistance. L’assèchement progressif du lac induit des flux migratoires entre les pays frontaliers à la recherche de terres cultivables et de ressources halieutiques. Cette pression migratoire cause des conflits internes et frontaliers pouvant conduire à des affrontements armés. Toujours du point de vu sécuritaire, le manque de ressources agricoles dans cette région est aggravé par le groupe terroriste Boko Haram qui l’utilise pour asseoir son emprise sur les populations locales.   

Cet enjeu relève aussi de la sécurité intérieure des Etats. Un déséquilibre des stocks et de la production des grandes cultures (blés, maïs, riz) dû à de mauvaises récoltes entraine une hausse et une volatilité des prix sur les marchés internationaux qui rendront encore plus difficile l’accès des populations les plus vulnérables aux produits agricoles de première nécessité et pourraient créer des tensions internes difficilement surmontables. En 2008, une flambée des prix des céréales, conséquences de mauvaises récoltes de blé en Ukraine et en Russie accentué par un mouvement spéculatifs, fut la cause première des émeutes de la faim qui ont touché simultanément le Sénégal, le Mexique et l’Egypte.  

Les changements climatiques vont réduire de 2% par an les rendements agricoles ce qui aura pour effet d’augmenter les tensions sur les marchés des matières premières agricoles qui deviendront de plus en plus fréquentes durant les prochaines années mettant à mal les budgets des pays importateurs de produits agricoles.   

La nécessité de l’adaptation des systèmes agricoles aux changements climatiques 

Les changements climatiques, vont dans les années à venir, perturber profondément et de façon durable l’accès aux ressources alimentaires. Les Etats doivent, dès à présent, considérer l’adaptation des systèmes agricoles aux changements climatiques comme une nécessité absolue.  

L’agriculture étant une des activités humaines les plus émettrices de GES (28% des émissions mondiale) son adaptation aux changements climatiques revêt un double intérêt : d’une part elle permettra aux Etats d’assurer un accès aux ressources alimentaires et d’autre part participera à l’effort global d’atténuation par la captation du carbone.  

L’adaptation des systèmes agricoles aux changements climatiques passe par une définition de stratégies à la fois nationale et régionale. Au niveau national il convient de définir une politique agricole en adéquation avec les spécificités et les contraintes locales.  

L’adaptation de l’agriculture peut se faire par un changement de pratiques culturales en choisissant des variétés plus tardives et plus adaptées aux nouvelles conditions climatiques.  L’ajustement du calendrier des cultures (fertilisation, irrigation) par la prise en compte du développement ou l’émergence de maladies et de ravageurs.  

Le réchauffement climatique actuel n’a pas encore induit de déplacement géographique observable des systèmes de productions agricoles. Pour le futur, sachant qu’un réchauffement de 1°C équivaut à un déplacement vers le nord de l’ordre de 180 km et en altitude de l’ordre de 150m, l’hypothèse d’une modification profonde des paysages agricoles est à envisager.  

Une des actions d’adaptation les plus importantes réside dans le massif forestier. La régénération et la préservation du couvert forestier est une action à privilégier. La revitalisation de la forêt et les actions de déforestation évitées auront un double effet d’atténuation et d’adaptation. Les forêts sont des puits naturels de carbone et sont aussi un gisement de services en biodiversité important.  

D’autres actions d’adaptations aux niveaux nationaux peuvent être envisagées, indépendamment du degré de développement du pays. Des changements dans les modes de consommation des populations peuvent avoir des effets bénéfiques sur l’agriculture en diminuant la pression exercée sur la production notamment l’élevage.  

A un niveau régional l’adaptation doit se faire par une stratégie englobant plusieurs pays. Des pays plus développés ont tout intérêt à aider des pays riverains moins avancés à s’adapter aux changements climatiques dans le but d’assurer une stabilité aux frontières et éviter tout débordement. Cette aide à l’adaptation des pays riverains doit être perçue comme un enjeu sécuritaire et géostratégique. 

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